Civilisations, cultures, barbarie: Remarquable analyse du philosophe Jean François Mattéi au Figaro concernant les déclarations de Claude Guéant sur les civilisations
Les réactions aux déclarations de Claude Guéant sur l’inégalité des civilisations oscillent entre le ridicule, le grotesque et la sottise. Le ridicule, pour ceux qui y voient le rejet du monde musulman. Le grotesque, pour ceux qui y décèlent l’inspiration de l’univers nazi. La sottise, pour ceux qui utilisent le terme de civilisation pour nier qu’il soit lié aux principes républicains de liberté, d’égalité et de fraternité. Si l’on défend ces principes universels, on doit reconnaître que la civilisation qui les a instaurés est à l’évidence supérieure à celles qui sont fondées sur la tyrannie, l’inégalité des hommes et la haine des races.
On croyait que les Lumières françaises avaient justifié la supériorité de la connaissance sur l’ignorance, de l’État de droit sur le despotisme de fait, et de l’humanité sur la barbarie. Mais le rejet actuel de l’idée de progrès, curieusement partagé dans les milieux progressistes, en vient à nier l’existence même de la civilisation parce qu’elle témoignerait de la supériorité de l’Occident en matière de mœurs et de sciences. Le plus surprenant, dans ce concert de critiques, est leur absence d’argumentation au profit d’une posture d’indignation, comme s’il était incongru de parler de civilisation. Les beaux esprits remplacent ce mot infâmant par « culture » et s’en vont répétant que toutes les cultures sont égales. Mais la question n’est pas là. Que l’anthropologie considère les cultures avec un même intérêt parce qu’elles permettent d’approcher les phénomènes humains sous une forme universelle, n’implique en rien qu’elles soient toutes « égales ». Que signifie d’ailleurs ce terme en matière de développement technique et scientifique ou en matière d’évolution éthique et politique ? Pour Claude Lévi-Strauss, le « regard éloigné » de l’ethnologue est celui d’une culture civilisée, et non celui d’une culture sauvage ou barbare. Il n’a ainsi pas caché que notre culture humaniste était l’aboutissement d’un travail de civilisation qui dénouait toutes les « servitudes mentales » (Le Regard éloigné, p. 49). Lorsque l’anthropologue condamnait la barbarie des Aztèques, il ne jugeait pas leur civilisation égale à celle de l’Europe. Parallèlement, lorsqu’une culture non-européenne lapide les femmes adultères ou excise les jeunes filles, ou qu’une culture européenne extermine un peuple de sous-hommes, nous ne parlons plus de civilisation, mais de barbarie.
Pour Walter Benjamin, tout témoignage de culture était en même temps un témoignage de barbarie. Mais ce qui permet de dénoncer cette barbarie intérieure, c’est précisément la civilisation. Sa capacité de connaissance se double d’une capacité de critique dont elle ne s’excepte pas. C’est au XVIIIe siècle que le terme de « civilisation » apparaît en Europe sur le modèle de la « civilité » convenant aux mœurs policées des cours. Civiliser désigne alors chez Turgot le processus historique qui permet aux hommes de parvenir à cette civilité de mœurs et de connaissances. Le terme de « civilisation » sera inventé par le marquis de Mirabeau, dans L’Ami des hommes en 1756, pour définir l’état final du processus d’humanisation que les progrès intellectuels de son époque permettent d’espérer. Condorcet ne dira pas autre chose avec son ouvrage sur les progrès de l’esprit humain.
Il s’ensuit qu’il n’y a qu’une seule civilisation comme il n’y a qu’une seule humanité et qu’il n’y a qu’une seule raison. Mais il se trouve que c’est la culture européenne qui a inventé cet idéal de civilité. Elle a cultivé l’universel afin de le partager entre tous ceux qui n’y ont pas encore accédé. On ne peut donc faire l’économie des couples« civilisé/sauvage » et « civilisé/barbare » car le processus de civilisation implique le détachement d’une forme de vie primitive et l’arrachement à une forme de vie dégénérée. Il va de soi que la distinction a toujours été menée par le civilisé, c’est-à-dire historiquement par celui qui appartient à la civilisation occidentale. On ne peut le lui reprocher puisque cette civilisation a découvert l’universel qu’elle a théorisé avant de l’appliquer aux autres peuples
Si toutes les civilisations possèdent des cultures à respecter, c’est parce que nous avons posé sur elles le regard critique que les Européens ont généralisé. Et ce regard peut se retourner contre lui-même jusqu’à nier son apport à l’humanité. Les critiques de notre civilisation mondialisée refusent qu’une culture particulière ait eu un accès privilégié à l’universel au détriment des autres cultures. On occulte le fait que la civilisation a construit son modèle pour l’appliquer à l’humanité entière, donc aux autres peuples, en restant critique à son propre égard. Ce sont les penseurs européens qui ont souligné le paradoxe d’une civilisation singulière qui a inventé un mode de pensée universel et qui en a offert les fruits à ceux qui ne le connaissaient pas.
La supériorité de la civilisation rationnelle, telle que la culture occidentale l’a établie, vient de sa possibilité de porter la critique contre elle-même. Deux philosophes, qui n’étaient pas réactionnaires, l’avaient bien compris. Emmanuel Levinas, en défendant ce qu’il nommait la « culture universelle », a montré que « cette décriée civilisation occidentale » a pourtant réussi à « comprendre les cultures particulières, lesquelles n’ont jamais rien compris à elles-mêmes » (Humanisme de l’autre homme, p. 59). On rappellera enfin aux critiques de gauche ce que Cornelius Castoriadis, le fondateur de Socialisme ou barbarie, disait de notre civilisation : « Il n’y a que l’Occident qui a créé cette capacité de contestation interne, de mise en cause de ses propres institutions et de ses propres idées au nom d’une discussion raisonnable entre êtres humains qui reste indéfiniment ouverte et ne connaît pas de dogme ultime » (La montée de l’insignifiance, p. 111).
Jean-François Mattéi
Professeur émérite de l’université de Nice et professeur à l’Institut d’Études politiques d’Aix-en-Provence
Auteur de Le Procès de l’Europe, Puf, 2011.
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